Rien ne nous grisait autant que de courir dans les maïs. Les grands fouets des feuilles, l'avancée à l'aveugle, les mille pièges du terrain, les risques de rencontres et, tout autour de nous, les claquements des fusils, tout ça nous rendait fous. De peur, mais de bonheur aussi.
   Tristan était toujours le premier. D’abord parce qu'il était le plus âgé, le plus grand, le plus ardent ; mais aussi parce que c’était lui qui donnait le départ.
   « Je compte jusqu'à trois », murmurait-il, alors que nous nous alignions à l'orée du champ. « Un... deux... »
   Je n'entendais jamais la fin ; il était déjà parti. Matthias, presque aussi vif, s'engouffrait immédiatement à sa suite. Et moi, avec mes pattes de rat malingre, j'essayais uniquement de ne pas trop me laisser distancer.
   Ne pas les voir, ne pas les entendre à cause de mes pas, de mes mouvements, de mon propre souffle précipité, augmentait encore ma frayeur. Ne risquais-je pas de me retrouver seule, prisonnière de cet entrelacs de hautes tiges rigides toutes semblables, désorientée comme un gibier piégé, à la merci des chasseurs dont les coups de feu retentissaient avec une inquiétante régularité, sans que je parvienne à savoir d'où ils provenaient et même s'ils s'approchaient ou s'éloignaient ?
   Quand j'arrivais au bout, Matthias et Tristan m'attendaient, toujours. Je m'écroulais auprès d'eux qui reprenaient leurs respirations dans un carré d'herbes sauvages. Et je riais, d'un rire idiot et anarchique, comme pour prouver à qui voulait l’entendre que j’étais réellement et incurablement devenue folle. Folle de peur, folle de soulagement, folle de joie et folle d'avoir pu imaginer que Matthias et Tristan auraient été capables de m'abandonner.
   Puis mon rire s'apaisait, de même que les soubresauts de mon sang, et pendant quelques minutes – qui me semblaient une douce éternité – je me laissais aller à suivre des yeux le lent ballet des nuages. Je savais que les garçons faisaient de même. Et je croyais alors que nos trois souffles, nos trois regards, nos trois corps alignés sur le sol avaient été conçus pour ça : toujours vibrer ensemble.
   Devant mes yeux maintenant, ce n'est plus que le vent qui agite le sommet des maïs. Et les respirations que j’entends, sages et lentes, sont celles de mes propres enfants. Ils sont encore trop jeunes pour ces cavalcades. Dans le creux de mon bras Abigaëlle tète goulûment sans penser à autre chose, tandis que sur le siège arrière Enzo grignote machinalement des gâteaux secs. Comme moi, il fixe les tiges qui dansent de l’autre côté du pare-brise. Il ne comprend sûrement pas le sens de ce spectacle. Il n’entend pas le fredonnement des feuilles qui bruissent comme si tout autour de nous une armée de lutins compulsaient en toute hâte des piles de grimoires à la recherche du secret qui rend éternels les jeux des enfants. Je l’ai tant écoutée, cette comptine végétale, allongée tout près de Matthias et de Tristan, qu’il me semble que, même vieille, gâteuse et complètement aveugle, je pourrais encore identifier la saison si l’on me menait de nouveau dans l’un de ces chemins rectilignes. Il me suffirait alors de chercher ce frêle murmure d’automne que chantaient ces grands champs. Et des milliers d’images reviendraient aussitôt au fond de mes yeux blancs.

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